Bernard De Vos: « Il faut faire en sorte que les familles soient équipées pour faire face aux nouveaux défis de l’éducation. »

Rencontre avec Bernard De Vos, Délégué général aux droits de l’enfant.

  • Marlene: Bonjour. On m’a dit que vous étiez une personne à rencontrer absolument dans le cadre de nos recherches sur le phénomène de la fugue à Bruxelles. Pourquoi?

Bernard De Vos: Ha oui. Je vois! J’étais directeur de SOS Jeunes lorsque nous avons lancé le projet FUGUE.BE. Aussi, je connais bien la problématique des mineurs étrangers non accompagnés (MENA).

  • Pourriez-vous donner à nos lecteurs une vue d’ensemble de la situation, ou un avis plus… ‘sociologique’ de la fugue à Bruxelles ?

B : Ce qui est particulier à Bruxelles, c’est que c’est une grande ville qui attire beaucoup de MENA, pas spécialement fugueurs, mais qui ont des conduites de fugue et de vie à l’extérieur : ils se laissent imposer très peu de contraintes, ils ont des expériences d’autonomie très importantes avant d’arriver chez nous, notamment dans les trajets migratoires, ils sont très indépendants. Puis, quand ils arrivent dans les institutions qui les prennent en charge, les règles de vie en collectivité sont assez strictes et donc ils fuguent car ils n’en veulent pas.

La majorité des fugues sont provoquées par le fait que certaines familles ont du mal à accéder à une forme d’autorité plus contemporaine.

  • Et les fugues plus classiques, familiales?

B: Quand on parle de fugue de grands enfants ou d’adolescents du milieu familial, je pense qu’il y a toujours eu un problème lié à l’adolescence dans les familles. Un moment donné les fugues étaient plus dramatisées suite à l’affaire Dutroux, avec un regard trés ’sécuritaire’ sur la chose : il ne fallait absolument pas que les enfants partent, car dès qu’ils partaient ils seraient à la merci de… voilà, cela s’est un peu calmé, fort heureusement.

Je pense que la majorité des fugues sont provoquées par le fait que certaines familles (et non pas ‘parents’) ont du mal à accéder à une nouvelle forme d’autorité contemporaine. Aujourd’hui, les familles ont des formes qui sont assez originales par rapport à ce que l’on a pu connaître il y a 20 ou 30 ans, la formule ‘papa-maman-3 enfants-un chat-un chien’. Aujourd’hui il y a des familles pluri-parentales, recomposées, monoparentales, homoparentales, adoptantes. Tous les modèles de familles sont dans la nature !  Cette évolution familiale importante, avec des décisions qui n’appartiennent plus à papa-maman, mais parfois à deux papas, parfois une maman, et parfois maman n’est pas là et elle est remplacée par un grand frère ou une grande sœur… l’autorité dans ces modifications familiales n’a pas disparue mais le mode de l’exercice de l’autorité a changé. Telle que moi j’ai connue, c’était « ne fais pas ci, ne fais pas ça », et en gros les enfants et ados acceptaient plutôt de se faire imposer des conduites. Aujourd’hui les adolescents revendiquent de pouvoir mener de leur conduite de leur propre chef. Aujourd’hui, si on veut exercer de l’autorité, et c’est de la responsabilité de tous les parents et toutes les familles, cela ne se fait plus de la même manière. Nous sommes dans un dialogue permanent avec les enfants et les adolescents ! La Convention relative aux droits de l’enfant de 1989 dont j’ai géré la défense est passée par là aussi (il y a 30 ans!) et l’enfant y est reconnu comme un sujet de droit. On est dans un dialogue permanent, et ensuite on fait acte d’autorité, mais on négocie: l’heure de sortie en boite, le choix des études… Dans les familles où ce changement d’autorité a percolé, et où les parents se sentent relativement à l’aise, ce sont généralement des parents instruits, éduqués, qui ont accès à la littérature qui leur permet de mettre un peu à distance les évolutions de la société extrêmement fulgurantes, et quand ils sont suffisamment ‘intelligeants’ (avec ‘ea’), ils sont capables de mettre en place un nouveau modèle éducatif et d’autorité contemporains. Et cela fonctionne avec les jeunes d’aujourd’hui !

  • Qu’en est-il des familles qui ont plus de mal avec la modernité?

B: Pour des parents moins cultivés, qui n’ont pas accès à la littérature et une réflexion profonde sur leur rôle en tant que parent, qui ont du mal à envisager l’évolution du monde comme étant quelque chose de positif et qui sont plutôt pessimistes et négatifs parce que ça les dépasse… ce sont souvent des parents qui ont des conduites d’autorité qui ne sont pas du tout contemporaines et qui ne sont plus acceptées par les adolescents. Dans ces familles-là, on voit beaucoup d’enfants rebelles, petits délinquants, ou qui fuguent et qui ont une conduite qui exprime un malaise dans la famille.

Il faut accompagner les familles ! Faisons en sorte que les familles soient équipées pour faire face aux nouveaux défis de l’éducation.

  • Qu’est-ce qui serait souhaitable pour ces familles-là?

B: Il faut non pas ‘soutenir la parentalité ‘car je trouve cela un terme imbécile, mais il faut accompagner les familles ! Faisons en sorte que les nouvelles familles soient équipées pour faire face aux nouveaux défis de l’éducation. Aujourd’hui, il n’y a pas suffisamment d’accompagnement de familles en difficulté.

  • Et l’école dans tout ça? Un facteur de fugue en plus?

B: Un autre milieu éducatif pour l’enfant, c’est l’école. Et l’école, elle est en difficulté non pas parce que les programmes ne sont pas bien foutus, ou que la structure de l’école serait mal pensée, mais le plus gros problème c’est l’exercice de l’autorité à l’école. Il y a ce modèle qui discute, qui négocie, qui est même appliqué dans les entreprises, mais l’école est restée avec un modèle d’autorité hérité du 19e siècle ! Les enseignants qui tiraient leur autorité du fait qu’ils détenaient un savoir, sont concurrencés par internet et une société de la connaissance et de l’information. Ils tentent toujours d’imposer leur autorité qu’ils ont perdue, sur un modèle qui n’est pas contemporain. Il y a donc une double difficulté ! Et le décrochage scolaire est une autre forme de fugue. On ne fugue pas que de sa famille. On peut fuguer d’une vie toute tracée, d’une école, d’une institution…

Dans le journal hier on a pu lire à quel point la maltraitance est mal gérée en Belgique francophone, et que les situations d’abus sont mal gérées. Ce sont aussi des motifs qui autorisent un enfant de fuguer.

Le harcèlement à l’école est un vrai souci qui entraine le décrochage scolaire et des fugues d’un système scolaire.

  • Sur notre site Bruxelles-j.be, ‘Comment savoir si tu es enceinte ?’ est la page la plus consultée. Auriez-vous une idée de la raison, est-ce que les jeunes n’ont plus de personne de confiance dans leur entourage ?

B :  Des personnes de confiance, on n’en a jamais eu. C’est le principe même de l’adolescence: contester. Et on n’a pas envie de se confier à la personne qu’on conteste. Je ne suis pas surpris de ce phénomène : les personnes de confiance sont de plus en plus difficiles à trouver. C’était qui, avant ? L’enseignant, un ami de la famille, un animateur dans un mouvement de jeunesse… Ces figures-là ont tendance à disparaitre. Et on ne se confie qu’à quelqu’un dont on croit qu’il va être utile. On peut se confier à une amie pour partager la détresse et être consolée, et quand on s’adresse à un adulte, on partage une histoire en espérant que la personne va pouvoir aider.

Un exemple classique : le harcèlement à l’école est un vrai souci qui entraine le décrochage scolaire et des fugues d’un système scolaire. On constate souvent que l’enfant, avant d’avoir recours à des comportements de décrochage et de fugue, a essayé de discuter de ses difficultés avec un adulte, mais que l’adulte a répondu de manière inadéquate, ce qui a encore renforcé la situation de détresse et de solitude du jeune.

  • Il parait qu’il y a plein de mineurs à la rue dans notre Capitale. Êtes-vous au courant de la situation des jeunes à la rue à Bruxelles ?

B: Oui, c’est très inquiétant, il y a de plus en plus d’enfants la rue, et de plus en plus jeunes. Ce n’est même pas de la fugue, c’est une désaffiliation sociétale. On la voit chez des adultes et des personnes plutôt matures depuis longtemps, mais elle commence de plus en plus tôt. Dès 15-16 ans, il y a des parcours dans la rue : rupture scolaire, rupture familiale… ils n’ont plus de point de contact du tout. On les voit clairement.

Le seul message, c’est de ne pas rester seul. Quand on se confie à un ami, ça soulage. Partager sa souffrance, c’est important, mais ce n’est pas suffisant.

  • Qu’avez-vous envie de dire aux jeunes qui traversent des difficultés dans leur famille, leur foyer?

B: Le seul message, c’est de ne pas rester seul. Quand on se confie à un ami, ça soulage. Partager sa souffrance, c’est important, mais ce n’est pas suffisant. C’est le professionnel qui va pouvoir regarder la situation dramatique avec humanité, mais avec professionnalisme aussi, et donc dépasser assez rapidement le stade de l’émotion, sans gommer l’émotion, surpasser la question émotive, la question humaine, pour arriver à chercher une solution. Il n’y a donc pas d’autre solution que de se confier. Il faut bien sûr se confier aux bonnes personnes, et en général les adolescents savent. Ils le sentent, mais ce n’est pas toujours facile à faire.

Je pense que même si c’est difficile, compliqué, même si vous ne trouvez pas les mots, ne restez pas seul ! Parlez de votre difficulté. Il existe pas mal de services qui peuvent venir en aide, ou qui peuvent donner un coup de pouce à des jeunes qui ne vont pas bien.

  • Merci beaucoup.

    Marlene
    Bruxelles-J asbl

Qui est le Délégué général aux Droits de l’enfant? C’est une institution libre et indépendante, dont la mission générale est de veiller à la sauvegarde des droites et des intérêts des enfants et à l’application de la Convention relative aux droits de l’enfant (CIDE) . Tu trouveras plus d’informations sur le site officiel ici

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