SOS Jeunes 24h: « A une fugue, il y a rarement une cause, c’est plutôt un ensemble de faits qui font qu’il y a un trop plein » (2/3)

 

Je me suis rendue chez SOS Jeunes 24h à Ixelles. Derrière la façade d’une maison de maître, le monde insoupçonné de l’accueil 24h/24. Dans l’espoir d’en apprendre plus sur les ‘comment’ et ‘pourquoi’ d’un fugueur ou d’une fugueuse à Bruxelles, j’ai aussi appris un peu plus sur les combats quotidiens d’une majeure AMO du terrain, et de deux de ses travailleurs sociaux, que je tiens à remercier pour le précieux temps qu’ils m’ont consacré. Respect!

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  • Si vous constatez qu’une médiation à court terme n’est pas possible, par exemple lorsqu’il y a beaucoup de violence à la maison, où va le jeune ?

H : Cela dépend de la situation. On va d’abord creuser, voir si les parents sont preneurs de médiation. Si oui, on va réfléchir avec eux et le jeune à un endroit où il peut aller, le temps de la médiation. Ça peut être un cousin, une tante, plutôt le réseau familial. Si cela ne va pas ou si les parents refusent la médiation, on peut conseiller le jeune et même l’accompagner jusqu’au SAJ*.

C : On doit le faire, car à partir d’un moment, nous sommes bloqués car on ne peut pas l’héberger infiniment non plus. Ce qu’on peut faire aussi, c’est diriger vers Abaka ou Point Jaune en urgence.

  • Mais pour accéder au SAJ, je suppose que cela sous-entend toute une procédure aussi ?

H : Cela dépend des cas. Ce qui nous arrive régulièrement, c’est que quand il y a des jeunes qui sont dans le besoin et que la médiation n’est pas concrète, on se les passe entre institutions. Le jeune est hébergé trois nuits, et en fonction du projet et du comportement du jeune (s’il est respectueux vis-à-vis du règlement) on prend contact avec Abaka. Là, il est en sécurité et au moins là il n’est pas confronté à des violences extérieures ou familiales ou autres. Dans cet espace-temps, on essaye d’éviter le travail de doublons entre institutions, donc on communique (tout en gardant le secret professionnel!) pour trouver une solution de déblocage à moyen terme : faire une interpellation au SAJ ou trouver une autre institution via le délégué. Tout ça pour que le jeune puisse se poser et avoir un peu de sécurité. C : Et dans les situations d’extrême urgence, où il y aurait des faits de violence graves, le SAJ peut mettre en place une procédure et il y a un placement direct, le temps de faire l’enquête. H : Et là, dans les cas de violence, il y a un rapport de la Police.

C : Et en dernière situation, ce qui peut arriver la nuit et lorsque nous sommes complets et un jeune arrive, on va appeler Abaka pour voir s’ils ont une place en urgence et s’il n’y a vraiment aucune place à Bruxelles, on conseille au jeune d’aller au Commissariat de Police : « Tu expliques ta situation, que tu es mineur et que tu es à la rue. » Là, ils doivent appeler le Magistrat de garde qui peut obtenir soit une place dans un centre, soit un lit d’hôpital. Au moins le jeune n’est pas à la rue.

H : Donc le Magistrat de garde doit faire un réquisitoire par rapport à une institution, ce qui nous est déjà arrivé ici, et il mandate l’institution pour l’obliger à accepter le jeune dans l’urgence.

C : Oui, et c’est très violent.

H : Ce qui est encore plus violent, c’est quand un jeune a plus de 15 ans, et qu’il va à la Police. Alors, le Magistrat de garde peut dire : « Gardez-le en cellule de dégrisement pour la nuit, je n’ai pas de place. » Et là, nous on est dans le supplétif par exemple, car il arrive que la Police nous appelle en disant : « Ce jeune a 15 ans, on ne peut pas le garder chez nous, on peut quand-même l’envoyer chez vous, même si on n’a pas d’accord parental et qu’il est hors cadre ? » Même si le jeune est sous consommation de drogues et que nous ne sommes pas habilités à accueillir parce qu’il peut très bien faire une ‘descente’, ça nous est déjà arrivé de devoir accueillir ce jeune parce qu’il n’y a pas de place.

  • Comment cela se passe dans toute la Belgique ? Est-ce que la situation est semblable en Flandre et en Wallonie ?

H : En Flandre, la machine est beaucoup plus rodée et on n’y voit quasi pas de jeunes à la rue, contrairement à Bruxelles. Par contre, au niveau de l’accompagnement individuel, nous avons quelques réserves en ce qui concerne les institutions flamandes. Et en effet, les jeunes sont souvent échangés entre la Wallonie et Bruxelles. Il arrive qu’il n’y ait pas de place à Charleroi et qu’on nous appelle pour nous envoyer un jeune. Et inversement.

« 18 ans c’est fort jeune : on est majeur aux yeux de la loi, mais on n’est pas adulte dans sa tête. »

  • Et donc vous n’hébergez que des mineurs ?

C : Oui, depuis 2019. Le décret a changé. Nous pouvons encore accompagner les jeunes jusque 22 ans, mais on ne peut héberger que jusque 18 ans.

H : Ce qui est un non-sens pour nous, puisque 18 ans c’est fort jeune : on est majeur aux yeux de la loi, mais on n’est pas adulte dans sa tête.

C : Et puis à partir de 18 ans, on tombe dans l’accueil d’adultes, genre le SAMU Social. OK, c’est bien qu’ils soient là, mais entre public du SAMU et le jeune de 18 ans, il y a un monde.

H : C’est un autre cas d’ultra violence et d’ultra précarité, le SAMU. Et ça veut dire que voilà, tu as 18 ans, tu vas être hébergé avec des cocaïnomanes, des alcooliques, des SDF depuis 20 ans, des malades mentaux, et donc en général ça tire le jeune vers le bas. Voilà pourquoi nous essayons au plus vitre de l’installer dans une maison d’accueil qui est généralement beaucoup plus individualisée.

  • Des maisons d’accueil, il y en a beaucoup à Bruxelles ?

C & H : Il y en a pas mal, et elles sont toutes pleines. Selon le projet, ils peuvent y rester plusieurs mois. Ainsi, il y a des maisons pour mamans avec enfants, il y a des maisons pour hommes, il y a des maisons mixtes, mais elles sont toutes pour majeurs uniquement.

C : En fait, en Belgique du côté francophone, le seul endroit qui peut héberger un mineur sans mandat, c’est Abaka, Point Jaune, et.. nous.

  • Alors, c’est quoi, ces institutions où les jeunes vont si le retour chez les parents n’est vraiment pas une option ?

C : Généralement ils passent d’abord par un CAU* (Centre d’Aide d’Urgence) H : Ils peuvent y rester 2x 20 jours ou alors c’est 2x 40 jours, je ne suis pas sûr. En tous cas c’est à moyen terme, pour préparer un projet individuel et adapté au jeune, dans le but de le mettre dans une institution à long terme ou de mise en autonomie ou de retour dans la famille bien sûr. C : Il y a plein de centres différents, ça va dépendre du projet du jeune, de la famille. Avec toujours la complexité du manque cruel de places.

  • Donc ce problème de manque de place revient partout. A quoi est-ce dû, selon vous ?

H : Clairement au manque de moyens. On va parler concrètement. Mon collègue vous a dit que depuis 2019 nous ne pouvons plus héberger des jeunes après 18 ans, mais que notre suivi s’est allongé jusque 22 ans. Avant, on s’arrêtait à 20 ans. Donc avec le même budget, nous devons travailler avec plus de monde. Nous avons pourtant fait des interpellations en disant que nous avions observé qu’il n’y a pas de structure adapté pour les 18-25 ans, qu’il y a un trou. Nous avons été entendus par les politiques, et donc ils nous ont donné la prérogative pour intervenir jusque 22 ans. C’est très bien, mais nous n’avons pas de personnel ou de budget supplémentaire. Et donc, afin d’économiser pour pouvoir accompagner jusque 22 ans, nous avons dû arrêter les hébergements au-delà de 18 ans !

C : Oui, c’est toujours le manque de moyen, et certaines personnes pensent qu’en créant des places supplémentaires, cela va faire un ‘appel d’air’. Je ne pense pas ainsi, je pense plutôt que du fait du manque de places, il y a des gens qui sont placés dans des centres qui ne correspondent pas à leur besoin et du coup cela ne fonctionne pas ! Du coup le jeune est à nouveau confronté à un échec et on va le lui reprocher tandis qu’à la base c’était le centre qui était complet.

H : Je partage ton avis. C’est l’expérience qui parle là. Et les délégués sont débordés aussi.

H : Et puis, les CPAS. On va au CPAS avec nos jeunes, puisqu’on les suit après 18 ans, je parle avec l’assistante sociale responsable du projet ‘Majeune’ et je lui demande sur combien de dossier elle travaille : 70 dossiers par personne ! Tandis que dans les communes plus résidentielles, ils en ont 15. Voilà, la précarité n’est pas la même dans chaque commune. Ils sont donc confrontés au même phénomène : 70 dossiers au lieu de 15, et donc tout est lent.

  • Vous avez la capacité d’accueillir 4 jeunes fugueurs en urgence. Combien selon vous y a-t-il de fugues par jour à Bruxelles ?

C : Je peux trouver le chiffre de combien de fugues nous avons eu ici en 2018, mais on ne pourra dire combien il y en a eu sur tout Bruxelles.

C’est aussi des jeunes qui n’ont pas de place en institution, c’est parfois un ‘Time Out’, une exclusion de la famille…
  • J’ai lu qu’en 2016, vous avez eu 754 nuitées.

C & H : Oui. Attention: ce ne sont pas que des fugueurs. C’est aussi des jeunes qui n’ont pas de place en institution, c’est parfois un ‘Time Out’, une exclusion de la famille… tout ça fait partie de nos aides. Parfois un jeune vient ici en disant « Avec papa et maman ça se passe super mal, est-ce que je peux venir un moment chez vous, le temps que ça se calme ? » Alors, on commence une méditation au téléphone, on prévient les parents, on explique dans quel but on héberge leur enfant, et on leur propose un rendez-vous pour apaiser les choses.

  • Et la prévention dans tout ça ?

H : Nous avons créé un jeu de société pour des animations ‘fugue’ dans les écoles.

C : L’idée c’est la prévention, et de ni diaboliser ni valoriser la fugue. On veut donc montrer ce qui est possible de faire pour éviter d’en arriver à la fugue. Que ce soit au niveau du jeune, mais aussi au niveau institutionnel pour aider le jeune. Le jeu est destiné aux 1e, 2e et 3e secondaire, car nous avons constaté que c’est la tranche d’âge où la majorité des fugues commencent. C’est lié au début de l’adolescence.

Voilà le jeu, il y a un plateau, un dé, et en fonction de la case, le jeune doit tirer une carte et il doit tout d’abord se mettre en position d’empathie, se mettre dans la peau de l’intervenant, du parent ou du jeune.

Voici un exemple : « Un jeune de 16 ans vit avec sa mère qui souffre d’alcoolisme, et il doit s’occuper de la maison, des factures, en plus de l’école. Il se sent complètement dépassé par les évènements. »

H : Donc on pousse la classe à la réflexion : « Comment, à 16 ans et dans cette situation-là, tu réagirais ? »

C : Et nous, notre rôle c’est de veiller à ce que ça se passe bien, et d’apporter des pistes de lieux, de personnes de contact, de réflexions. Souvent, les jeunes trouvent eux-mêmes des pistes de solution. Il y a le fait qu’ils ne soient pas dans une crise à ce moment-là, donc ils ont une prise de recul.

« Il y a plus de fugueuse que de fugueurs. Par contre, il y a plus d’exclus que d’exclues. Donc les garçons sont plus vite mis à la porte par la famille, et les filles partent plus vite en fugue. »

  • Et ce jeu brise des tabous aussi. Car il n’est pas facile pour des jeunes de parler de l’alcoolisme d’un parent.

C : Tout à fait. Surtout qu’on traite de questions un peu ‘compliquées’. Ainsi on va parler de l’identité religieuse et sexuelle par exemple, et la mise en situation permet au jeune d’en parler plus facilement.

H : Et par rapport à votre demande de chiffres, on a pu observer qu’il y a plus de fugueuse que de fugueurs. Par contre, il y a plus d’exclus que d’exclues. Donc les garçons sont plus vite mis à la porte par la famille, et les filles partent plus vite en fugue.

C : On a deux pistes de réflexion par rapport à ces chiffres : les parents semblent signaler plus vite une fille en fugue qu’un garçon.

  • Quelles problématiques est-ce que vous rencontrez chez les filles et les garçons qui fuguent ? Y a-t-il des différences importantes ? 

C : Pas forcément. Dans les cas de fugue, on a souvent tendance à vouloir penser qu’il y a UN problème, une cause. En fait c’est rarement une cause, plutôt un ensemble de faits qui tous ensemble font qu’il y a un trop plein. Ça peut être l’interdiction de sortie, le temps sur l’ordinateur, le petit copain ou la petite copine, les résultats scolaires… Ou alors quelque chose qui n’a rien à voir avec la famille : le harcèlement scolaire peut générer une fugue.

H : La religion, dans le sens où par exemple une jeune fille ne souhaite plus être pratiquante, et qu’aux yeux de la famille ça ne passe pas du tout. Il y a des pressions familiales. Mon collègue mentionnait le petit copain ou copine, le choix qui ne correspond pas à celui de la famille, et alors il y a conflit. C : On voit que c’est au début de l’adolescence que les fugues commencent, c’est une période de gros changements dans le système de la famille. Ce n’est plus un enfant, il a encore besoin de limites et en même temps il faut lui donner des libertés, c’est très compliqué pour les familles. Et puis c’est une période propice au mal-être pour l’enfant. L’adolescence… on se cherche, on a les hormones qui travaillent…

  • Et si on n’a pas un foyer qui donne la chance de pouvoir explorer tout ça en toute sécurité, c’est très difficile.

C : C’est un travail d’équilibriste pour les parents de donner cette sécurité tout en permettant à l’enfant d’avoir plus de liberté, c’est très compliqué.

H : On a plus de fugueuses que de fugueurs, mais on n’héberge pas plus de filles que de garçons. C’est kifkif.

C : J’ai aussi l’impression que pour les filles, on trouve plus vite des pistes que pour les garçons. La famille est en général plus protectrice envers une fille qu’un garçon. Avec un garçon il y a plus vite une rupture « Il a seize ans, il peut se démerder tout seul ».

Marlene
Bruxelles-J asbl

Suite dans 3/3

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