Sabrina (Abaka): « Quand le jeune est hébergé, il peut souffler, se poser et réfléchir à certaines questions avec nous ».

Abaka (PPP*) est un centre de crise et d’accompagnement non mandaté pour les adolescents de 12 à 18 ans. « Non mandaté » ça veut dire que l’équipe d’Abaka travaillera toujours avec l’accord du jeune. Son travail est d’apaiser la tension, l’angoisse et le stress que génère la fugue ou la situation de crise, d’abord par un hébergement et ensuite par un accompagnement. Sabrina Van Mossevelde, éducatrice chez Abaka, m’a expliqué en quoi consiste son travail et comment, tous les jours, elle aide et accompagne autant que possible des adolescents en détresse.

 

  • Qu’est-ce qu’Abaka ?

Abaka est un centre de crise pour les adolescents de 12 à 18 ans. Nous travaillons sur deux volets : l’extramuros et l’intramuros. Les jeunes qui arrivent ici sont des jeunes qui ne vont pas bien, qui sont traversés par diverses questions et qui rencontrent des conflits principalement avec leur famille, leur école ou leurs amis. Si ils sont vraiment en crise et vivent un gros conflit familial ou un conflit avec leur milieu institutionnel et qu’ils ne peuvent plus rester sous le même toit que leurs parents ou que l’institution, nous pouvons intervenir en intramuros et proposer exceptionnellement un hébergement de maximum 5 jours, éventuellement renouvelable une fois après évaluation. A condition que le jeune en fasse la demande et que cela ait un sens.

Quand le jeune est hébergé, il peut souffler, se poser et réfléchir à certaines questions avec nous. Ça nous permet aussi de mieux le connaitre, de voir comment se passe son quotidien et comment ça se passe à l’école.

Certains jeunes arrivent pour des soucis familiaux ou avec l’institution mais ces problèmes ne demandent pas qu’ils soient hébergés, c’est notre volet « extramuros ». Nous travaillons alors avec le jeune: on peut l’accompagner à ses rendez-vous ou dans ses de projets et faire des médiations avec la famille. Peut-être qu’il rencontrera une grosse crise et il nous appellera pour une demande d’hébergement.

  • Quelles sont les demandes que formulent les jeunes quand ils arrivent ici ?

Ils ont évidemment des demandes, mais ils n’ont pas de belles demandes toutes faites. Parfois il n’y en a pas mais à partir du moment où le jeune est demandeur, qu’il n’est pas bien, qu’on estime qu’il a besoin d’un temps de pause et qu’on a l’accord des responsables légaux, on l’héberge. Notre intervention est très courte, en tous cas en hébergement, on est un centre de crise, on travaille donc sur du court terme.

« Nous travaillons à la demande des jeunes, ici ils ne sont pas placés. »

On travaille sous non-mandat. Ça veut dire que s’il y a un délégué qui veut absolument que le jeune nous rencontre, qu’il fasse un travail avec nous et qu’il soit hébergé chez nous mais que le jeune ne le veut pas, il peut partir. A tout moment le jeune peut décider d’arrêter.

  • Comment travaillez-vous avec le jeunes une fois qu’il passe la porte d’Abaka ?

Quand il arrive ici, il nous explique qui il est, en quoi il pense qu’on pourrait l’aider et on lui explique qui on est et comment on pourrait l’aider au travers de ce qu’il nous amène.  Mais on n’a aucun pouvoir, on est juste là pour l’accompagner et le guider, la démarche doit venir de lui et c’est lui qui la fait. On ne va pas prendre les décisions à sa place. Souvent, on fait un travail familial où on rencontre les parents, l’institution, le réseau. Si le jeune est hébergé chez nous, on est obligé selon la loi de prévenir les parents. Même si le jeune est en fugue, on a 24h pour faire en sorte qu’il prévienne ses parents, sinon on ne peut rien faire, on ne peut pas cacher le jeune ici.

Certains jeunes font plusieurs demandes d’hébergement. Ça arrive souvent, à cause du manque de places dans l’aide à la jeunesse notamment. Nous veillons à ce qu’il y ait un laps de temps entre deux séjours chez Abaka, sinon il a plein de choses qui vont se rejouer ici et on n’est pas un centre d’hébergement. Nous faisons de l’hébergement mais de manière exceptionnelle.

Même si on est dans le non-mandat, on travaille vraiment avec le SAJ et le SPJ, on a aucun pouvoir de lui trouver un endroit pour l’après par exemple. Les seules solutions (mais qui restent bancales) sont Point Jaune à Charleroi et Sos Jeunes mais c’est vraiment du plus court terme que nous et ce ne sont pas des solutions en soi. Les jeunes tournent beaucoup entre nos 3 services, nous sommes les trois seuls centres de crise non-mandatés.

« Des jeunes qui sont à la veille de leurs 18 ans et qui sont dans une grande fragilité, il y en a de plus en plus. »

Ces derniers temps, on a eu pas mal de demandes de travail familial avec des jeunes qui étaient vraiment en conflit avec leur famille. Nous avons fait un travail de prévention, c’est pour ça qu’on est censé être là. Nous ne sommes pas censés faire le travail de bout course où tout le monde a tout essayé, nous ne sommes pas des sauveurs. C’est difficile pour nous de mettre quelque chose en place avec des jeunes qui sont à la veille de leurs 18 ans et qui sont dans une grande fragilité, et il y en a de plus en plus.

  • Et comment travaillez-vous avec un jeune qui est en crise dans sa situation familiale ?

Nous avons un système de la double référence. Quand le jeune travaille avec nous, que ce soit en hébergement ou pas, il aura trois référents : le référent « jeune » qui porte la parole du jeune et le suit au plus près, le référent « famille » qui porte la parole de la famille parce que la parole de la famille et du réseau sont très importantes. Ce référent « famille » va rencontrer la famille avec l’assistante sociale. L’assistante sociale est vraiment le fil rouge, elle suit la situation et accompagne dans les différents rendez-vous et les différents entretiens. Si besoin, on fait des médiations.

  • Quelle est la relation qu’entretient votre public avec l’école ?

Beaucoup sont en décrochage scolaire mais parfois ce sont des impressions et avec les statistiques on se rend compte que parfois ce ne sont que des périodes où on rencontre principalement ce type de jeunes. Par exemple pour le moment on héberge 5 garçons et sur les 5 seuls 2 vont à l’école.

  • Est-ce que les fugueurs qui arrivent chez Abaka reviennent régulièrement ou bien généralement vous ne les voyez qu’une seule fois?

De nos jours, j’ai l’impression que ce sont des « one shot ». On travaille de plus en plus avec des jeunes qui sont en errance et moins dans des situations de fugue.

« Nous assistons à un changement au niveau de la population où beaucoup de jeunes vivent un parcours institutionnel, parfois depuis leur naissance, et ils vivent en institution ce qu’ils devraient vivre avec leurs parents. »

Nous sommes l’institution de plus qui travaille sur du très court terme et on ne sait pas toujours ce qu’on va pouvoir faire de plus. La seule carte qui nous reste est la mise en autonomie mais nous ne sommes pas assez outillés pour ça. Abaka a déjà essayé de mettre des petits projets en place mais l’équipe voit qu’en terme de logistique c’est très compliqué de travailler sur ce point-là. C’est compliqué parce que le jeune se retrouve très vite sans solution d’hébergement et il ne peut pas rester indéfiniment ici.

En fait chez nous, on rencontre plein de cas de figure différents. Ça peut être des jeunes qui fuguent et qui arrivent ici et puis le SAJ ou le SPJ va décider de mandater une institution pour travailler certaines questions avec la famille. Le jeune est alors un peu ‘un oiseau pour le chat’ et va partir dans un parcours institutionnel. Parfois ça ne se passe pas du tout comme ça, le jeune va accrocher dans l’institution, il va y avoir un chouette travail avec la famille et il va rentrer dans sa famille et ce sera terminé.

  • Tu me disais qu’il y avait 5 lits pour l’hébergement chez Abaka, que se passe-t-il si un soir un fugueur arrive chez vous et que tous les lits sont occupés?

Nous devons alors l’orienter. Abaka le reçoit quand même dans la mesure du possible, on passe du temps avec lui et on l’oriente vers SOS Jeunes et puis il n’y a pas grand-chose d’autre. S’il est très tard, il ne va pas aller chez Point Jaune à Charleroi tout seul. Il va peut-être falloir téléphoner à la Police à ce moment-là.

  • Quel message aimerais-tu faire passer aux jeunes qui vivent une situation de crise dans leur famille ?

De ne surtout pas rester seuls avec ce qu’ils sont en train de vivre, que ce soit n’importe quelle question qui les traverse, qu’ils ne restent pas seuls avec leur mal-être! Nous sommes vraiment là dans le non-mandat et nous ne prévenons personne sans leur autorisation. Ici, c’est un lieu où justement ils peuvent être entendus. Si un jeune ne se sent vraiment pas bien et qu’il ne sait pas à qui en parler, et qu’il ne sait pas s’il peut faire confiance à son école ou au PMS, nous sommes de parfaits inconnus, il peut venir ici, se déposer et partir aussitôt.

Ici certains jeunes peuvent aussi être suivi pendant un temps sans qu’on ne prévienne les parents.

Et si quelqu’un de l’équipe sent qu’un jeune est en danger, on va tout faire pour travailler cette question-là avec le jeune et faire en sorte qu’on prévienne quelqu’un.

Je pense que c’est de plus en plus difficile d’être ado dans notre société actuelle. Quand je vois comment ça se passe dans les écoles, les dynamiques entre les jeunes, la consommation de drogues qui se banalise de plus en plus. On rencontre des ados qui ont déjà cramé les ¾ de leur cerveau à 17 ans. Et concernant l’assistanat, je ne sais pas si c’est bien comme ça à tout type d’âge, pour tous types de services et je me demande si la société ne fait pas en sorte aussi de maintenir cet assistanat. Il y a des jeunes qui sont dedans depuis qu’ils sont tout petits et qui maintenant vivent à la rue…

Nous on est vraiment un lieu de prévention, ce n’est pas parce qu’un jeune va venir ici qu’il va basculer dans le milieu de l’aide à la jeunesse ou être placé. On se bat vraiment pour dire qu’on travaille dans la prévention.

 

Corentine
Bruxelles-j asbl

(*) PPP : Projet Pédagogique Particulier

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