Nicha Mbuli (MRAX) : Promouvoir l’entraide et la solidarité contre le harcèlement

La première rencontre dans le cadre du Dossier Spécial ‘Le harcèlement’, c’est avec Nicha Mbuli (N.M.) juriste au MRAX (Mouvement contre le Racisme, l’Antisémitisme et la Xénophobie).

Que fait le MRAX ?

N. M. : Le MRAX existe depuis plus de 60 ans. Notre mission principale, c’est de lutter contre le racisme et toute forme de discrimination. Nous ne sommes compétents que pour certains critères protégés par la loi. Il y en a 19 dans le cadre de la loi contre la discrimination et antiraciste en Belgique – nous sommes compétents pour les discriminations pour race, origine ethnique, nationalité, langue, et la conviction philosophique ou religieuse.

Je travaille au Service Juridique, aussi nommé Bureau des Plaintes, où les personnes victimes de discrimination peuvent recevoir un accompagnement.  Nous pouvons proposer une médiation ou conciliation, et accompagner. Si par exemple il y a eu discrimination dans une école, on va avec la personne devant le Conseil de Classe ou rencontrer la Direction. Il faut que la personne puisse extérioriser ce qu’elle a gardé en elle, et trouver une solution. Une de nos tâches, c’est le rappel à la loi: si nous avons les coordonnées de l’auteur d’un comportement incriminé, nous lui adressons un ‘rappel à la loi’, lui expliquant que son comportement est une infraction. Notre esprit, c’est de ne pas tout de suite aller devant la Justice, et d’entrer en dialogue. Si après ce rappel la personne continue, nous allons plus loin. Si la situation est vraiment grave, si il y a par exemple des coups et blessures avec un motif raciste, nous saisissons le Parquet.

Vous recevez beaucoup de demandes d’aide de jeunes entre 12 et 26 ans?

N.M: Aujourd’hui, les jeunes connaissent leurs droits! Pendant très longtemps, c’étaient les parents qui venaient ou appelaient pour leurs enfants mineurs. Nous demandons toujours que le jeune vienne lui-même, pour voir s’il est vraiment victime d’une situation de discrimination. Par contre, les jeunes dans l’enseignement secondaire et supérieur font l’effort de venir par eux-mêmes pour une plainte ou pour demander des informations. Souvent les  les parents (ou les jeunes) disent: « Mais il ne lui reste que 2 ans dans cette école, on ne veut pas trop créer de problèmes… » Alors, on leur donne des outils pour mieux gérer.

Quelle est la différence entre ‘le harcèlement’ et ‘la discrimination’?

N.M.: Le harcèlement, c’est un ou plusieurs comportements répétés qui créent un environnement intimidant et hostile pour la personne. Voilà la définition légale. La discrimination, c’est un traitement différencié en raison d’un critère protégé. Le harcèlement peut être vecteur de discrimination, puisqu’on va adopter plusieurs comportements et on va harceler la personne avec un motif raciste.

Un exemple absurde: on n’aime pas tel enfant, parce qu’il porte des lunettes. On va adopter des comportements pour lui faire comprendre qu’on ne l’aime pas à cause de ses lunettes. Du jour au lendemain, il dit: « Je ne vais pas à l’école, parce que je suis le seul à porter des lunettes, je ne suis pas comme les autres… On a écrit dans mon journal que je suis moche avec mes lunettes… »

Le harcèlement est un délit puni par la loi. Le harcèlement avec motif raciste ou sexiste est une circonstance aggravante. Par exemple, dans le cadre du travail, une jeune fille qui désire devenir mécanicienne et qui travaille dans un garage, et tous les jours ses collègues masculins lui disent: « Qu’est-ce que tu fais là? Tu devrais rentrer chez toi, faire à manger! » Elle trouve des mots dans son casier, son bleu de travail déchiré… ça devient du harcèlement. Pourquoi est-ce que les collègues font ça? Parce que c’est une femme, donc voilà un critère protégé qui est en jeu: le genre de la personne, c’est donc un harcèlement discriminatoire, sexiste.

Quelles sont les sanctions pratiquées? Suite au film ‘Femme de La Rue’ la Ville de Bruxelles a créé une loi permettant de réclamer une amende en cas de harcèlement en rue…

N.M.: Le problème avec l’espace public, c’est que, si on n’arrive pas à identifier l’auteur des faits, il est difficile d’appliquer les sanctions. C’est ça, l’espace public: on devient anonyme, donc si on est harcelé dans la rue et on ne connait pas la personne, on peut porter plainte contre X, mais qui est cette personne? Nous disons toujours  aux gens qui sont témoins d’un fait: « Filmez! » – c’est souvent la seule manière d’avoir une preuve.

En France, les signalements d’incitation à la haine ont augmenté de 130%, et en Belgique aussi on voit une augmentation des incitations à la haine. On se croit protégé derrière son écran, mais en fait non: internet, c’est aussi l’espace public. Le harceleur, ce n’est plus mon voisin, le copain de classe ou le collègue. Avec internet, le harceleur peut se trouver partout dans le monde! Avant, on disait que les foules ne se contrôlaient plus. Maintenant, c’est sur internet qu’on croit pouvoir tout dire. Comment peut-on, via une application, inciter une jeune fille de 12 ans de se suicider? C’est ça, le problème d’internet: c’est devenu le nouvel espace public.

Qu’est-ce que vous appelez l’espace public?

N.M.: C’est un lieu où tout le monde peut aller. Par exemple, un concert, c’est un espace public. On paye pour y aller, et toute personne peut y aller. La législation autour de la discrimination ne s’applique pas dans le privé. Donc au dîner de famille avec l’oncle Marcel qui raconte des bêtises racistes on n’intervient pas car c’est dans un cadre privé.

Et une école, c’est privé ou public?

N.M.: Les parents peuvent y aller, les livreurs, l’équipe de nettoyage.. puisque des tiers vont entendre des propos,   c’est un espace public. La Loi dit: « Public sont également des textes, emblèmes et images sur papier ou sur support numérique que l’auteur affiche, distribue ou vend, met en vente ou expose publiquement » – ou des textes et images que l’auteur communique à plusieurs personnes. Donc, les groupes privés sur Facebook, c’est du public! Les mails, à partir du moment où je les communique à plusieurs personnes, ça rentre dans le public.

Où en sommes-nous au niveau du harcèlement des jeunes à Bruxelles?

N.M.: Je me méfie des chiffres: peu de gens osent porter plainte. Souvent, les jeunes n’osent pas dire « Voilà ce que je vis à l’école », même aux parents. Peut-être que le jeune dit que ça ne sert à rien d’en parler, ça va s’aggraver si j’en parle, ils vont trouver d’autres moyens de m’embêter…

J’ai lu dans la presse que 90% des filles sont harcelées, et 28% des garçons; et que 6% en parlent.

N.M.: Il y a une peur du jugement: « Je n’ai pas été assez fort pour arrêter ce comportement. » Parfois on a peur que l’intrusion d’un adulte n’aggrave les choses. Et puis il y a la peur de la contre-réaction: « Si je dénonce, l’autre va peut-être trouver un autre moyen de me rendre la vie difficile, ou ne va-t-il pas être plus intelligent que moi dans sa manière de m’approcher? » Maintenant que tout le monde sait que le racisme est un délit et que la liberté d’expression n’est pas absolue, on trouve des nouvelles façons d’agir qui sont moins flagrantes. Plus aucun professeur ne dira: « Je vais te faire rater parce que tu es arabe », ou « … parce que tu es une fille ». Les comportements sont plus subtils.

Que se passe-t-il vraiment chez le harceleur, chez le harcelé?

N.M.: Quand on est victime de harcèlement ou de discrimination, il y a une question de pouvoir: l’autre pense avoir du pouvoir sur moi. L’autre pense qu’il peut m’interdire dans certains endroits, ou de faire certaines choses. Réagir, c’est rééquilibrer les choses. Lui dire « Stop. Je n’ai pas de pouvoir sur toi, tu n’as pas de pouvoir sur moi. » Je peux jouer avec qui je veux, aller où je veux. J’ai des droits, je te dis d’arrêter. La prochaine fois, j’irai porter plainte.

La question, c’est: « Quand est-ce que je dis stop parce que ton comportement est en train d’empiéter sur ma liberté? » Ma liberté de choisir avec qui je joue. Ma liberté de choisir avec qui je ne joue pas. Ma liberté de  comment je m’habille, de qui j’aime. L’effet de groupe joue également: il y en a toujours un qui n’ose pas dire « STOP ». Cela renforce un peu le harceleur qui se sent tout puissant, les autres sont d’accord avec lui, et le harcelé se retrouve seul. Il ne sait plus à qui faire confiance. L’environnement est devenu hostile. Il n’a plus confiance en ses camarades de classe, ni en l’adulte.. La situation est floue, on ne sait pas comment réagir. Aux jeunes qu’on connait, on dit: « Tu ne peux pas être du côté du harceleur. Tu dois dire ‘NON’ face à une injustice. » Mais parfois il y a l’effet de foule. Et tant qu’ils s’en prennent à lui, au moins moi je suis tranquille. C’est la même chose dans l’espace public. Quand on voit une personne se faire agresser, on a peur d’intervenir. Si il avait un couteau? Alors que la personne harcelée dans l’espace public a besoin de soutien de l’autre. C’est pourquoi nous avons fait un dépliant disant: « Si vous êtes témoin d’un acte raciste ou une agression, restez près de la personne pour lui demander si elle va bien. Dites-lui que vous pouvez témoigner si elle en a besoin pour une plainte. » Les victimes se trouvent trop souvent seules sans témoin.

Et la place des parents dans tout ça?

N.M.: Dans les cas de harcèlement contre des mineurs d’âge, il  y a eu des cas où les parents ont porté plainte contre les parents du harceleur. Parce que les enfants ne se rendent pas compte que les parents sont responsables. Les parents ont un devoir vis à vis de leurs enfants et vis à vis de la communauté: ils doivent s’assurer que leur enfant ne commette pas d’infraction à la loi. Il y a un devoir de surveillance.

Il y a des parents qui relativisent: « Ce sont des enfants, ce n’est pas grave.. », mais non : « Peut-être que ce n’est pas grave pour toi, tandis que mon fils, ma fille est en train de vivre une situation infernale. »

Que puis-je faire quand je suis témoin d’un harcèlement?

N.M.: Intervenir ne veut pas dire ‘se mettre en danger’. Nous pouvons sortir un GSM pour filmer, ou si vous assistez à toute la scène, la victime est peut-être sous le choc et elle n’a pas l’idée de regarder tous les détails qui permettront d’identifier la personne. Vous pouvez le faire à sa place; et restez à côté d’elle. Ou, si il n’y a pas de danger vous pouvez interpeller l’auteur: « Tu ne trouves pas que ce que tu fais n’est pas normal? » Ton action va faire en sorte que les autres vont réagir aussi, car souvent, on attend que quelqu’un réagisse pour oser réagir.

C’est ça qu’aujourd’hui,  nous devons travailler avec nos jeunes: cette entraide, cette solidarité. Car ce n’est pas parce qu’aujourd’hui ça ne t’arrive pas que demain, tu ne seras pas le prochain.

Marlene
Bruxelles-J

Si tu désires prendre contact avec le MRAX, voici les coordonnées :
MRAX Rue de la Poste 37
1210 Bruxelles
02/209.62.50
asiye.zorsu@mrax.be

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