Child Focus: « Une fugue n’est pas une partie de plaisir, c’est de la survie. »

Rencontre avec Sofia Mahjoub de Child Focus

  • Qui es-tu et en quoi consiste ton travail chez Child Focus ?

Je m’appelle Sofia Mahjoub, je travaille chez Child Focus en tant qu’analyste politique. Child Focus est divisé en plusieurs départements : le département opérationnel qui traite les dossiers de disparitions, tels que les fugues et les exploitations sexuelles, le département communication et le département prévention. Je travaille surtout sur les phénomènes tel que la fugue mais aussi sur les disparitions de MENA, les disparitions inquiétantes et les enlèvements. Je recherche des études scientifiques et des informations à propos de ces sujets en Belgique mais aussi à l’étranger pour avoir de l’expertise que je pourrai partager avec mes collègues, notamment ceux du département opérationnel.

  • Tu as récemment travaillé sur une étude concernant la fugue.

Oui, j’ai travaillé sur cette étude avec l’Université de Liège qui a fourni le travail scientifique et j’ai réalisé quelques interviews avec des fugueurs ou des ex-fugueurs pour comprendre leur profil et leur motivation et de savoir comment ils ont vécu la fugue. J’ai suivi l’étude de A à Z.

  • A-t-on des chiffres pour Bruxelles à propos de la fugue ?

Tous les signalements de fugue n’arrivent pas chez Child Focus. Nous recevons plus de 1000 dossiers chaque année, dont la moitié nous est signalée par la police et l’autre moitié par les familles ou parfois des services d’aide à la jeunesse. Mais nous savons que la police parle de 8000 signalements de disparitions et de fugues. Il est compliqué de comprendre de quel type de disparition il s’agit vraiment. Est-ce que ce sont des jeunes qui se sont enfui d’un IPPJ ? Est-ce que ce sont des fugueurs ? Quand nous demandons plus d’explications sur ces chiffres à la police, nous ne recevons pas vraiment de réponse.

  • Comment définissez-vous la fugue ? Comment arrivez-vous à faire la différence entre une disparition et une fugue ?

Une disparition est compliquée à définir, il n’y a pas de définition dans la loi. Nous avons défini ce qu’était une fugue en comparant les définitions de nos pays voisins. Ce sont des mineurs qui, consciemment, ont quitté leur domicile ou l’endroit où ils vivaient ou ont été poussé dehors. Nous n’avons pas défini de temps minimum de fugue parce que chaque enfant est différent et chaque situation est différente. Certains jeunes sont très libres à la maison, ils peuvent y rentrer et sortir comme ils l’entendent, et d’autres pas du tout. Nous avons établi des critères de disparitions inquiétantes et l’un de ces critères est : est-ce que c’est normal que ce jeune disparaisse autant de temps ? Est-ce que ça lui est déjà arrivé de partir pendant autant de temps ou est-ce que c’est la première fois ? C’est la responsabilité des personnes qui connaissent l’enfant de signaler au bon moment la disparition du jeune.

Quand nous recevons le signalement d’un enfant ou d’un adolescent qui est parti, il est important de ne pas directement mettre une étiquette sur cette disparition. Nous avons déjà eu des cas où nous pensions que c’étaient de simples fugues et en réalité c’était tout autre chose. Une disparition peut commencer par une fugue et se transformer en disparition inquiétante. C’est rare mais ça arrive.

  • Quels sont les profils « types » des fugueurs ?

Il n’y a pas de profil type de famille de fugueur, tout le monde peut fuguer, qu’il vienne d’une famille aisée ou pas. Mais le fugueur « type », même si toute configuration est possible, sera une fille entre 13 et 15 ans, qui est mal dans sa peau, qui a des problèmes à l’école et/ou dans sa famille. En réalité, je ne sais pas si ce sont plus les filles qui fuguent mais elles sont les plus signalées chez nous.

Je pense qu’il y a autant de filles que de garçons qui fuguent mais je pense aussi que les filles sont les plus signalées parce que les parents sont plus inquiets pour elles.

Nous remarquons que souvent la fugue est une sorte d’échappatoire. C’est pour cela que nous ne voulons pas trop problématiser la fugue, ni dire que c’est bien ou mal, car les jeunes cherchent eux-mêmes une solution pour pouvoir souffler et pour avoir un peu de repos.

Nous avons également constaté qu’il est difficile pour les jeunes de fuguer pour la première fois. Fuguer une deuxième fois est plus simple. La fugue peut devenir un système qu’ils actionnent dès qu’ils ne se sentent pas bien. Il est donc important de travailler sur la première fugue même si le jeune dit qu’il va bien. Il faut travailler avec le pourquoi, ses motivations à fuguer et ce qu’il a vécu pendant la fugue.

  • Oui, il faut régler les problèmes qui ont poussé le jeune à partir.

Une des choses qui m’a le plus frappée pendant les entretiens avec les fugueurs est qu’ils disaient qu’ils étaient partis parce qu’ils avaient très peu de contrôle sur leur vie.

Les jeunes que j’ai entendus ne sont pas auteurs de leur propre histoire.

  • La fugue est donc une action qu’ils mènent pour reprendre le contrôle de leur vie. C’est une sorte d’émancipation.

Oui. J’ai demandé à tous les jeunes que j’ai interviewés de me donner trois mots qu’ils associait à la fugue. Le mot « liberté » est le plus souvent ressorti. Ils parlaient de la liberté dans le sens émancipatoire, la liberté de faire leurs propres choix.

Tous les mots cités n’étaient pas que positifs, il y avait aussi le mot « peur ». Une fugue n’est pas une partie de plaisir, c’est de la survie. Ils ont tous dit que leurs problèmes ne s’étaient pas améliorés grâce à leur fugue, au contraire. Peut-être qu’ils se sont senti libres pendant 2 minutes ou une journée mais ils se sont très vite vu confrontés aux besoin de base : trouver à manger, chercher un endroit où dormir. Ils ont rencontré des gens biens ou moins biens. Certains m’ont dit que c’était presque un soulagement pour eux quand la police les a retrouvés.

Quelque chose qui nous a interpellé est l’influence des pairs. Pendant l’adolescence, l’influence des pairs est presque plus importante que l’influence des adultes. Cette influence peut être autant positive que négative. On ne réalise pas toujours à quel point cette influence peut être importante. Pour des jeunes placés en institution, nous remarquons beaucoup de fugues à deux. Un multi-fugueur va influencer un nouveau et lui montrer comment il faut faire. Mais il y a aussi des jeunes qui dissuadent leurs amis de fuguer.

  • Quels outils de prévention Child Focus a mis en place ?

Nous faisons beaucoup de prévention « générale », qui fonctionne à tous les niveaux, parce que le mot-clé dans la prévention est la communication. Ce que nous disons aux parents, que ce soit pour la sécurité en ligne ou pour la prévention de fugue, c’est d’être ouvert d’esprit et de s’assurer que le jeune ait une ou plusieurs personnes de confiance vers qui il pourrait aller quand il ne va pas bien. Quand l’enfant ou le jeune se replie sur lui-même, il lui est très compliqué de voir les choses clairement, il rentre alors dans une spirale de négativité.

Nous avons récemment lancé une application pour les 13-16 ans qui est un jeu d’enquête où le jeune recherche un ami qui a disparu. Grâce à des indices récoltés chez les parents, chez les amis, etc. le jeune reconstruit l’histoire de ce qu’il s’est passé la nuit de la disparition. Il peut voir les choix que son ami a fait et par rapport aux choix que lui-même fait, la situation peut s’améliorer ou dégénérer.

  • Est-ce que l’affichage public des enfants disparus n’est pas contre-productif dans les cas de fugue ?

Oui mais il faut savoir que chez Child Focus nous recevons à peu près 1500 dossiers de disparitions par an et que nous faisons entre 100 et 150 affiche publiques par an. Il y a différentes raisons qui nous mènent à publier une disparition : 1) parce que c’est très urgent et inquiétant et 2) parce qu’il n’y a plus d’autres pistes. Il est donc beaucoup plus rare de publier des affiches pour les fugues que pour d’autres disparitions.

  • Quel message aimerais-tu faire passer aux jeunes qui sont en pré-fugue ou en fugue ?

Ils doivent parler, à n’importe qui, mais qu’ils ne gardent pas leurs soucis pour eux.

Fuguer n’est pas un problème en soi.

Un jeune fugue toujours pour une raison. Il est donc très important d’en parler. Ça ne doit pas spécialement être à un adulte ou une association mais à une personne en qui ils ont confiance. Parler peut vraiment aider à mettre les choses en perspective.

  • Merci beaucoup.

Corentine
Bruxelles-J asbl

 

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