Lie Detectors, le programme d’éducation aux médias

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Dans le cadre de notre Dossier Spécial Fake News & Désinformation, nous avons rencontré Adeline Brion, coordinatrice pour la Belgique de l’ASBL Lie Detectors, un programme d’éducation aux médias destiné aux écoles.

Bonjour Adeline ! Pourrais-tu nous présenter Lie Detectors ?

Lie Detectors est une ASBL fondée en 2017 à Bruxelles par une journaliste (Juliane von Reppert-Bismarck). A l’époque, elle s’est rendu compte que les jeunes qu’elle rencontrait ne faisaient pas la différence entre ses articles dans des journaux reconnus et des postes sur internet ou des rumeurs qui circulaient. Elle s’est dit qu’il y avait un gros problème. Que son travail était un peu inutile s’il n’y avait pas une formation aux médias en amont.

Le concept de Lie Detectors est de travailler avec des journalistes qui prennent quelques heures de leur temps pour aller dans des écoles rencontrer des jeunes de 10 à 15 ans. Pour discuter avec eux de désinformation, du métier de journaliste et de ses difficultés. L’objectif est vraiment de créer une rencontre qui est souvent pour les jeunes la première avec des journalistes. L’idée est de ramener les choses à la base. La désinformation ne traite pas toujours de sujets lourds et très sérieux comme la religion, les migrants ou bien les questions de vie ou de mort avec le Covid actuellement. Ça peut être quelque chose de proche du vécu des jeunes et de leur expérience quotidienne.

Aujourd’hui, plus de 200 journalistes belges, allemands et autrichiens se sont affiliés à Lie Detectors. On a animé plus de 1 000 classes. On est également assez fier d’avoir réussi à continuer notre mission en digital malgré la situation sanitaire.

Donc ce sont des journalistes qui sont toujours en activité ?

Oui, ce sont des journalistes qui sont en activité. On les recrute et les forme à venir donner ces animations dans des classes. C’est important car pour certains, c’est intimidant de se retrouver devant une classe de 25 jeunes. C’est un public auquel ils ne sont pas forcément confrontés souvent. On est d’ailleurs très content de recevoir les retours positifs des journalistes qui trouvent cette expérience très enrichissante. Ça les aide à mieux comprendre la manière de penser et les difficultés de compréhension que peuvent avoir les jeunes.

Car les jeunes ont souvent une compréhension différente, ils ne réalisent pas toujours que Facebook n’est pas un journal par exemple, ou qu’il y a une différence entre une opinion et un fait. Il y a vraiment des choses à changer au niveau de l’éducation aux médias. C’est l’autre volet de l’action de Lie Detectors : essayer de sensibiliser nos gouvernants à la question de l’éducation aux médias afin qu’elle trouve une vraie place dans les programmes scolaires. D’autant que les enseignants sont conscients des défis et motivés à l’idée d’aborder ces questions.

Et vous, chez Lie Detectors, comment définissez- vous la désinformation ? A-t-elle des caractéristiques spécifiques ?

Il y a pas mal de littérature scientifique sur le sujet. On peut différencier la désinformation, la mésinformation, …Il faut toujours analyser un certain nombre de caractéristiques. Quelle est l’intention derrière ? Quel est le contexte de cette information ? Ce qui est important : c’est de comprendre que tout n’est pas forcément blanc ou noir, vrai ou faux. Le spectre de la désinformation est très large et du mensonge volontaire au mauvais travail journalistique involontaire, il y a beaucoup d’intermédiaires. La désinformation mélange souvent le vrai et le faux. Il faut avant tout avoir une approche critique lorsqu’on consulte une information.

C’est le travail qu’essaye de mener Lie Detectors. On essaye de faire prendre conscience aux jeunes que « rapporter des faits » de façon objective est quelque chose de très difficile. Il y aura toujours des angles journalistiques, des points de vue.

N’est-ce pas ça qui a changé avec les réseaux sociaux finalement ? Avant des journalistes avaient déjà analysé, contextualisé les informations qu’on consultait. Aujourd’hui, tout le monde peut filmer une vidéo, la mettre en ligne et qu’elle devienne « virale » sans qu’il y ait eu une analyse préalable, une mise en contexte, une explication.

Oui, depuis pas mal d’années déjà. Ce qui a changé dans la vie, mais pas dans le système éducatif, c’est que l’information était relativement verticale. Elle venait d’une source : le professeur, l’encyclopédie, … Aujourd’hui l’information est plus horizontale car on a accès à une multitude de sources d’information. On peut aller rechercher la même information dans une encyclopédie, sur un site web, sur un réseau social, dans une vidéo en ligne, etc. Il faut éduquer les jeunes à la multiplicité des sources d’informations. Leur apprendre à questionner la fiabilité d’une information quel que soit le vecteur par lequel ils y ont été confrontés.

Au lieu de dire « voilà l’information », il faut aujourd’hui dire « il y a 1001 informations comment faire pour les approcher de manière critique ». On va voir de manière très simple : qui est l’auteur, pourquoi l’information est là, à qui s’adresse-t-elle, avec quelle intention, … Il faut vraiment rappeler aux jeunes l’importance de savoir faire le tri entre toutes ces informations.

N’est-on pas un petit peu « surinformés » à l’heure actuelle ?

Je ne sais pas si surinformé est le bon terme mais on est effectivement dans un flux constant d’informations et il n’est pas possible de tout vérifier. Du coup, vu qu’il n’est pas possible de tout vérifier, les gens abandonnent souvent l’idée de vérifier tout court et préfèrent croire ce que leur entourage leur dit par exemple. C’est souvent ce qui se passe et c’est ça le piège.

C’est important de vérifier nos informations. A la fois, on ne peut pas tout vérifier. Du coup, c’est particulièrement important de vérifier les sujets qui nous touchent plus directement. C’est important de savoir « penser contre soi-même », c’est-à-dire de vérifier l’information qu’on a vraiment envie de croire, celle qui nous touche plus émotionnellement. On essaye notamment d’éduquer les jeunes à cette « économie de l’attention » qui fait que les plateformes ont un intérêt commercial à nous faire réagir, à jouer sur nos émotions et à creuser le débat nuancé au profit de positions plus extrêmes.

Cette formation n’arrive-t-elle pas trop tardivement dans le parcours scolaire des jeunes ? Avant d’être à l’université, et encore ça dépend des orientations, on n’a pas vraiment de cours abordant ces questions.

Oui très clairement c’est notre position chez Lie Detectors. D’autant plus qu’aujourd’hui les jeunes sont dans cet environnement digital dès le plus jeune âge. A l’heure actuelle, aucun support n’est mis en place par rapport à ça. On ne se rend pas compte en tant qu’adulte du rapport à l’information qu’ont les jeunes, de ce qu’ils consomment comme informations, de ce qu’ils considèrent être une information.

Nous travaillons avec des jeunes à partir de 10 ans mais on pourrait sans doute commencer plus tôt car c’est à ce moment-là que les jeunes construisent leur relation au monde de façon apolitique. C’est à ce moment-là qu’on peut agir sur des concepts et sur des mécanismes.  A partir de 15 ans, les jeunes commencent à avoir des opinions plus « politisées » du monde. On peut par exemple expliquer les concepts sur base d’une bagarre dans une cour de récréation : interviewer les deux parties, uniquement une seule, …On peut muscler l’esprit critique des jeunes sans forcément aborder des sujets de société très lourds.

Existe-t-il à l’heure actuelle des mécanismes de sanctions contre les personnes qui produisent des « fake news » et de la désinformation ?

Il y a plusieurs niveaux. Il y a des chartes éthiques auxquelles les journalistes adhèrent, notamment la Charte de Munich. En Belgique, il y a aussi le Conseil de Déontologie Journalistique (CDJ) qui est un organe d’autorégulation. Il y a bien sûr des lois contre la calomnie, contre les contenus illégaux, contre l’incitation à la haine. Il y a des lois en temps d’élections. Donc il y a un patchwork de petites législations spécifiques.

Les médias sont soumis à toute une série de législations différentes. Le souci est que ces législations s’appliquent aux médias mais pas aux grandes plateformes technologiques qui ne se définissent pas comme un média ! C’est là qu’il y a un souci. Par exemple calomnier quelqu’un dans un journal, la loi est très claire sur à qui incombe la responsabilité. Faire un fake humiliant d’une personne sur Snapchat, la responsabilité des uns et des autres n’est pas encore clairement définie.

Cela se rajoute à la question du monopole qu’ont souvent ces grandes plateformes numériques comme Facebook, Instagram, Twitter, … Il y a actuellement une réflexion menée aux États-Unis, et au niveau européen pour voir ce qui doit être fait vis-à-vis de cette situation monopolistique. Beaucoup de nouvelles législations sont discutées en ce moment à plusieurs niveaux de pouvoirs (national, européen, …).

A ce niveau quelle est votre vision par rapport à la censure qu’a subi Donald Trump par exemple ? Même si ce qu’il disait était sans fondement, ça pose quand même question qu’une une entreprise privée (ici Twitter) puisse faire taire le président des États-Unis qui a été élu démocratiquement?

Ce sont des questions qu’on aborde depuis assez longtemps lorsqu’on interpelle les politiques. Il y a eu une tendance ces dernières années à se décharger sur des opérateurs privés qui ont des intérêts commerciaux, de questions publiques qui devraient être traitées par le législateur. Car elles sont cruciales pour la démocratie. C’est trop facile de se cacher derrière les conditions d’utilisation de ces plateformes.

Et si on se fait un peu l’avocat du diable, est-ce que ça a encore du sens d’éduquer les jeunes aux médias alors que l’immense majorité des médias appartiennent à quelques grands groupes financiers qui peuvent influencer les rédactions ? 

Il est important de faire comprendre cette « économie de l’information » dans laquelle on vit et les intérêts qui se cachent derrière. C’est important de la comprendre pour pouvoir dans un second temps évaluer ce que tu es en train de lire par rapport à cet écosystème. Il faut toujours rester critique et vérifier quelle que soit la source.

Est-ce que cette vérification est aisée ? Ce n’est pas évident pour un jeune de savoir si on lui ment lorsqu’on parle de sujet technique comme la santé ou le climat par exemple.

C’est compliqué mais il est toujours possible de comparer plusieurs sources, d’aller éventuellement parler aux experts. Ce n’est pas un travail qu’on peut faire sur chaque information. Mais si on souhaite vraiment approfondir un sujet et vérifier une information : il est toujours possible de le faire. Sur des grands sujets scientifiques ça peut demander plus de temps, mais c’est toujours faisable.  Et au quotidien il est toujours possible de s’informer auprès de son médecin, son pharmacien, un professeur, …

 Et sur Bruxelles-J bien sûr !

Pour en savoir plus sur leur programme, n’hésitez pas à contacter Lie Detectors !

L’équipe de Bruxelles-J

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